Ma première décennie hambourgeoise

Unglaubig, incroyable! Déjà une décennie que j'ai posé mes valises dans notre Hansestadt. Mes collègues du Sud de l'Allemagne avaient bien tenté de me convaincre que ma fibre française ne résisterait pas longtemps à la froideur (de l'espèce humaine tout comme des Dieux du ciel) hanséatique et mes amis ne voyaient pas trop ce que je pouvais gagner à migrer dans le Grand Nord. Et bien, dix ans, neuf mois et 22 jours plus tard, je ne regrette toujours pas ce choix. Bien au contraire, ni les aléas de la vie, ni le manque de luminosité parfois pesant, ni certaines brusqueries interculturelles ne me font imaginer partir pour d'autres rives. Bin ich "eingedeutscht"? Suis-je une étrangère? Une hambourgeoise avec Migrationshintergrund? Une question qui me trotte régulièrement dans la tête, surtout lorsque je suis confrontée à certaines situations ou décisions professionnelles ou personnelles. Je n'ai pas de réponse immédiate et à vrai dire, peu importe. Ce dont je suis sûre, c'est qu'aujourd'hui je n'ai pas seulement une Heimat (pays natal, patrie, en réalité intraduisible en français sans risquer de perdre son essence...) mais deux.

"C'est en pays inconnu que l'on apprend à reconnaître la valeur de sa Heimat et on l'aime alors d'autant plus". Ces paroles de l'écrivain allemand Ernst Wichert me parlent: oui, c'est à Hambourg que j'ai appris à apprécier et à porter ma culture française, parfois façon cocorico pour certaines grandes discussions politiques ou économiques ou plus terre à terre lorsque les Bleus poussent le ballon rond, parfois parce que cela ouvre des portes (et oui, le charme de l'accent französisch n'est pas à négliger!) ou plus simplement parce que parler, lire, écouter le français me semblaient essentiels pour assurer mon équilibre personnel, pour ne pas rompre le lien avec mes racines et pour continuer à m'enrichir culturellement, émotionnellement voire gastronomiquement...

J''apprécie tout autant mon environnement germanique, mes amis, collègues, voisins hambourgeois ou "exilés" d'autrées contrées allemandes (et eux aussi ils ont leur petit choc interculturel...) et surtout cette ville qui me charme toujours autant, dix ans après y avoir jeté l'ancre. Une déclaration d'amour qui ne se manifeste peut-être pas en pleine grisaille de novembre ou février, lorsque les jours sont courts, que la lumière s'est terrée derrière cette chape de plomb au-dessus de nos têtes... mais à vrai dire, même là, je suis à même de savourer chaque matin mes deux minutes d'attente à la station de métro de Landungsbrücke, deux minutes pendant lesquelles je m'emplis les poumons et les yeux de l'Elbe, de ces immenses grues, de ces géants des mers en provenance du monde entier, de la silhouette de l'Elbphilharmonie ou du Michel. Des petits instants qui ne manquent pas de déclencher un "ja klar, Hamburg ist die schönste Stadt der Welt", Hambourg est vraiment la plus belle ville du monde... et que dire de ces splendides journées de printemps ou d'été où le Schietwetter, le mauvais temps, est oublié en un quart de tour et où 80 % de la population prend ses quartiers d'été. A Hambourg, lorsque le soleil brille et que les températures dépassent les 13°, hors de question de jouer à la couch-potatoe. On sort... son pique-nique, son grill et ses Würstchen, son deux-roues et on décapote son cabriolet. Les eaux de l'Alster ressemblent à la Place de l'Etoile un vendredi soir, les rives de notre lac intérieur sont tout autant fréquentées, la plage de Övelgönne prend des allures de Copacabana, les pelouses du Stadpark, notre Central Park hambourgeois, sont envahies par des hordes de groupes en mal de pique-nique-barbecue-partie-de-volley-ball et les terrasses de Schanzenviertel se la jouent Biergarten jusque tard dans la nuit. Fini l'hibernation et le manque de vitamine D, les Hambourgeois reprennent goût à la vie!

Mon Hambourg à moi, c'est aussi la diversité et la richesse de rencontres humaines au cours de cette décennie écoulée. Quitter son pays et prendre pied dans une autre culture, c'est également dire au revoir au milieu humain, social, professionnel dans lequel on évoluait jusque là et rencontrer des femmes, des hommes, des familles que l'on n'aurait pas forcément côtoyé en demeurant dans sa zone de confort. C'est mon constat, mon expérience et c'est mon plus grand luxe d'avoir rencontré tant de personnes différentes au fil de ces dix dernières années, de m'être enrichie de ce kaléidoscope hambourgeois, français, allemand, européen et tout bonnement humain.

Aujourd'hui, ce qui me porte, c'est la coexistence de ces deux cultures en mon coeur et mon esprit. Je suis passée du statut de Française expatriée à celle de Française installée à demeure à Hambourg puis finalement à celle de Hambourgeoise à la double nationalité. Je n'ai nullement le sentiment de renier mes racines et suis au contraire reconnaissante de pouvoir participer à la vie de la ville à laquelle je m'identifie depuis de longues années. Je ne vis pas pour autant sur la planète Bisounours et encense tout ce qui est made in Hamburg ou in Germany. Oui, je m'agace bien souvent devant cette réserve hanséatique, devant cette porte qui se referme juste devant votre nez alors qu'il suffisait de la tenir quelques instants, devant cette  incompréhension face à mon tempérament plutôt méditerranéen ou encore devant ces employeurs qui ont tendance à mettre les mères de famille dans la case "perdue d'avance" parce qu'elles ont l'ambition de vouloir travailler, ô scandale, à plein temps... mais bien sincèrement, ne serais-je pas non plus Madame râleuse devant le millefeuille administratif à la française, le j'en foutisme et l'individualisme à outrance que je rencontre au cours de mes virées parisiennes ou bretonnes, devant ce nombrilisme d'une époque révolue qui caractérise encore tant de mes compatriotes hexagonaux?

 

Aujourd'hui, je m'efforce de ne pas mettre mon environnement dans une case définie, "ah ces Allemands", "Ach, diese Franzosen", je me nourris de ce magnifique cadeau qui m'a été offert, celui de vivre deux cultures au quotidien et je fais mienne les paroles d'Antoine de Saint-Exupéry, "Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m'enrichis".

Et vive les 10 prochaines années hambourgeoises!

 

florence/monhambourg, 20 avril 2016

Kommentare: 9
  • #9

    Mathilde (Dienstag, 29 November 2016 17:55)

    D'avoir vécu quelques temps à Lyon et vivant à Hambourg j'ai une idée assez vague de ce que tu vis au milieu des deux cultures. Moi aussi j'ai plutôt l'impression que cela enrichi, surtout quand ça crée des mots aussi charmant que "unglaubig". Si je peux je le vais emprunter pour mon vocabulaire actif.

  • #8

    Fanny (Mittwoch, 28 September 2016 18:36)

    Moi aussi ça fait 10 ans! mon bilan est exactement le même, j'adore cet endroit, mais après une décenie et une middle life crisis, j'ai le Heimweh :)
    en tous cas, unglaublig qu'on ne se soit jamais rencontrées :)

  • #7

    Alice (Samstag, 17 September 2016 14:18)

    Merci pour ce beau texte qui définit si bien ce que c'est de vivre ici! LG Alice

  • #6

    Corinne Lepetit-Nitschke (Montag, 05 September 2016 09:39)

    et vive Toi et ton Hambourg!!!!
    Bises
    Corinne

  • #5

    Gaëlle (Donnerstag, 05 Mai 2016 19:56)

    C'est très bien senti et très bien dit. Il n`y a rien à rajouter!

  • #4

    Olivier (Sonntag, 24 April 2016 01:34)

    Klaaaar !

  • #3

    Jo (Donnerstag, 21 April 2016 21:59)

    merci. deja la decennie bien passée. en mission dans le sud (de l'Alleamgne) et ohhh.
    Mein Hamburg fehlt mir...Ja ich bin auch ein "Hamburger" ;-P

  • #2

    Dominique (Donnerstag, 21 April 2016 11:34)

    très bel article, sincère et profond.
    Surtout cette dernière phrase, de St. Exupery... pleine d'actualité!
    Une belle leçon d'humanisme.

  • #1

    celine (Mittwoch, 20 April 2016 20:56)

    Jolie déclaration que je ne peux qu'approuver. Hambourg te prend les tripes, sans aucun doute ;)