Grindelhochhäuser, le petit Manhattan hambourgeois

Ils sont au nombre de douze, ont été érigés sur les décombres de la seconde guerre mondiale, ont fait couler beaucoup d'encre au cours des 60 dernières décennies et sont aujourd'hui classés monuments historiques... les plus Hamburger d'entre nous auront évidemment reconnu les Grindelhochhäuser, ces immeubles du quartier de Grindel-Harvestehude qui ne manquent pas d'attirer le regard lorsque l'on traverse l'un des carrefours névralgiques de Hambourg, entre Hallerstraße et Grindelberg.



Une architecture et plus largement un habitat à des années-lumières de notre vision contemporaine de l'urbanisation, d'où l'importance d'effectuer un retour sur le passé pour comprendre le pourquoi et le comment de ces barres si peu caractéristiques de notre skyline hambourgeoise.

Le Hambourg d'après-guerre n'est plus qu'un ensemble de ruines, surtout après l'opération Gomorrha et ses bombardements alliés massifs de juillet 1943. L'ancien quartier juif de Hambourg n'a pas été épargné, est lui aussi complètement détruit et les troupes d'occupation britanniques décident d'y construire leur quartier général ainsi qu'un habitat suffisamment confortable pour leurs familles. Un projet d'origine qui est abandonné lorsque Francfort est préféré pour coordonner l'administration centrale britannique. Les autorités hambourgeoises, confrontées au défi du relogement massif de la population, se saisissent alors des plans esquissés avec des architectes à même de montrer patte blanche (c'est-à-dire qui, selon l'exigence britannique, n'avaient pas collaboré avec le régime nazi) et décident d'en faire un projet d'urbanisme de grande ampleur.

Les 12 immeubles, les plus hauts comptant 15 étages, de quelques 2100 appartements de tailles différentes, sont construits sur 5 lignes distinctes avec suffisamment d'espace entre chaque bâtiment. Leur architecture s'inspire directement de la vision corbusienne de "l'unité d'habitat" avec la concentration dans un même immeuble ou ensemble d'immeubles de tous les équipements collectifs nécessaires à la vie quotidienne. Les locaux du rez-de-chaussée sont ainsi occupés par des commerces de détail, d'approvisionnement quotidien et une station-essence est même construite à proximité.

Les logements bénéficient également d'un aménagement considéré comme luxueux à l'époque: eau courante, chauffage central, luminosité, cuisines aménagées sans oublier ascenseurs et garages. Rien d'étonnant à ce que les Hambourgeois se ruent en masse au début des années 50 pour être parmi les heureux élus de ces toutes premières barres d'immeubles en Allemagne.

D'abord célébré avec maints artifices, le petit Manhattan hambourgeois est ensuite vivement critiqué, surtout dans les années 70 et 80 lorsque l'état des immeubles se dégrade et que, habitat à logement modéré oblige, la population des immeubles change et les commerces ferment ou font faillite.

Aujourd'hui, après un investissement massif de la SAGA (la société de gestion d'habitat propriétaire de 10 des 12 immeubles) dans les années 1990, les immeubles accueillent une population très mixte, mêlant habitants des premiers jours et jeunes familles ou étudiants. Le numéro 66 de Grindelberg accueille quant à lui le Bezirksamt, les bureaux de l'administration du quartier de Eimsbüttel et le 12ème immeuble, aux mains d'investisseurs privés, vient lui aussi de connaître une cure de rajeunissement après avoir été surnommé "l'immeuble de l'horreur" pendant plusieurs années.



Considérés par les uns comme l'héritage d'un urbanisme raté et d'une architecture synonyme de laideur, jugés branchés ou témoins de l'histoire de Hambourg par les autres, les Grindelberghäuser semblent au final s'arranger de cette polarisation intermittente et 60 ans plus tard, ils font tout simplement partie de la silhouette urbaine de notre Hansestadt.

monhambourg, 24 avril 2016